FICHE HISTOIRE DES ARTS SUR Sylvain TESSON

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Sylvain TESSON

Français Thématique : Arts techniques et expressions Domaine : Arts du langage Période : XXIème siècle
Comment le naturel et l'artificiel peuvent-ils cohabiter ?
Le drame eut lieu un vendredi d’octobre, quatre mois après l’inauguration. Le Hummer rugissait vers Batoumi. Ce soir-là, Bustan était bien parti pour descendre sous la barre des quarante-cinq minutes. Il avait passé les lacets. Il pourrait encore accélérer une fois atteint le fond de la vallée. Il tarda à se ranger dans le dernier virage juste avant le pont, et écrasa son véhicule contre un camion qui venait en sens contraire. Il n’y eut même pas la place d’une seconde pour un coup de frein, un réflexe ou un dérapage. Les corps furent éjectés, personne ne souffrit. L’écho du fracas emplit le sous-bois pendant une dizaine de secondes et le silence revint. Les carcasses de tôles fumaient, les plaies des corps aussi. Tatiana gisait sur le goudron. Les plis de sa robe rouge soulevés par la chute étaient retombés en se déployant comme une corolle autour de sa taille. «  Des pétales sur la route  », pensa le médecin en arrivant une heure après avec l’équipe de secours. Edolfius fut à peine étonné que la voiture de flics se range contre son champ. Les miliciens aimaient sa compagnie, ils passaient parfois boire un verre chez lui. Le sergent monta sur le remblai de la parcelle. - Tu t’en jettes un? J’ai une bouteille dans le sac, dit le vieux paysan. - Edolfius, il y a eu un accident mortel, dit le sergent. - Où  ? - Au kilomètre soixante-cinq, juste avant le pont. - Grave  ? - Mortel, je te dis  ! Edolfius ressentit une petite contraction à la poitrine. - Qui  ? - Ta fille, Tatiana. Elle est morte sur le coup, le corps est à Batoumi, il sera porté au village tout à l’heure. Le cadavre de Tatiana arriva à neuf heures du soir dans un fourgon de la milice. On l’installa dans la chambre des jumelles. Les voisines déshabillèrent la jeune fille et la vêtirent d’une aube blanche. Le visage avait déjà la couleur des bougies. La pharmacienne partit cueillir du millepertuis dans son jardin. Le frère d’Edolfius, l’instituteur, Tamara et son mormon, le sergent, le maire, les proches et les voisins se pressaient dans la maison. On s’attaquait aux formalités, on remplissait les papiers. Les morts compliquent la vie. On convint d’obsèques pour le dimanche suivant, ce qui laissait quarante-huit heures pour veiller le corps. La mère était prostrée dans un fauteuil, les paupières déjà violettes au bout de deux heures de chagrin. Oxanna s’était enfermée dans la chambre de ses parents et refusait d’ouvrir. Sur le perron, Edolfius s’abrutissait de cognac. On s’écarta pour laisser rentrer le pope Hilarion. Il leva sa main baguée d’argent, demanda le silence. J’avais prévu ce qui est arrivé. Cette route est la langue du démon. Tatiana est le martyre de l’asphalte. Prions. Il bénit l’assemblée, les femmes et les hommes se signèrent. Commencèrent les lentes litanies de l’office des morts de l’Eglise géorgienne autocéphale. A onze heures du soir, quelques-uns s’inquiétèrent de préparer le souper. La mère pleurait toujours. On la laissa se vider par les yeux et la sœur d’Edolfius alla chercher une dame-jeanne de vingt litres de vin rouge, du pain et un jambon dans la réserve de la famille. On organisa des tours de garde pour se relayer alternativement autour du corps et du jambon. A minuit, on s’aperçut qu’Edolfius n’était plus sur le perron. Le sergent l’appela dans la nuit. Vingt-sept chiens se réveillèrent et hurlèrent en même temps. Edolfius identifia immédiatement l’endroit à la lueur des phares. Les services de la voirie avaient déblayé la route, mais il restait des débris de tôles sur les bas-côtés. Des troncs et des branches cassés traçaient des zébrures claires dans l’épaisseur de la forêt. Des débris de verre scintillaient sur l’accotement. Il contempla cet endroit où il était passé des centaines de fois. Le cognac l’abrutissait mais il conduisait la pelleteuse d’une main sûre. Il avait tellement observé les ouvriers que la machine n’avait plus de secret pour lui. Il n’avait pas eu plus de difficulté à la démarrer qu’à l’amener jusqu’ici. La pelle sur pneus américaine modèle M3222D de 22 tonnes appartenait à la mairie. Sur le capot, un slogan s’étalait en lettres jaunes et noires  : «  Caterpillar  : L’AVENIR DU PROGRES  ». Et un autre gravé sur le pare-brise en verre  : «  RENDRE POSSIBLE LE MONDE DE DEMAIN  ». L’entrepreneur avait cédé ce bijou au maire moyennant son témoignage officiel dans le faux constat d’accident qui fut envoyé à l’assureur le lendemain de l’inauguration. La pelle d’acier tomba sur la chaussée de toute la force du levier hydraulique. Les dents pénétrèrent jusqu’à la couche de graves et en arrachèrent une énorme plaque. Le bras articulé se redressa. Les mottes de bitume volèrent à la cime des pins et la pelle retomba, cura la sous-couche d’asphalte, et en décolla une nouvelle feuille. Edolfius sanglotait, secoué sur le fauteuil à suspension. Le bulldozer avançait mètre après mètre, laissant derrière lui une charpie de gravats. Les cylindres chauffaient, les crocs mordaient la terre. Chaque choc ébranlait la machine. La poussière noire collait aux traînées de larmes sur les joues d’Edolfius. Au bout d’une heure, il avait défoncé les trois cents mètres qui le séparaient du pont. Il engagea les roues avant de la machine sur le tablier et en six coups de pelle le fit exploser. Edolfius hurla, cogna la cabine de ses poings et sortit dans la fraîcheur de la nuit, épuisé. Il plongea la tête dans la rivière, regagna la pelleteuse, fit demi-tour en remontant la tranchée qu’il avait ouverte et rentra à Tsalka. «  L’asphalte  » de Sylvain Tesson, dans Une vie à coucher dehors, 2009   Nom de l'artiste : Sylvain TESSON Titre : « L'asphalte »,  dans Une vie à coucher dehors Date : 2009 Nature de l'oeuvre : Nouvelle (récit)   Contexte:(social, historique, artistique ...) Avec la mondialisation durant le XXème siècle, l'Homme multiplie la construction de routes pour se rendre plus rapidement d'un endroit (un village) à un autre(la ville) et accéder ainsi aux avantages de cette dernière (travail,culture, loisirs). A la fin du XX et au début du XXIème siècle, de plus en plus d'artistes interrogent le rapport de l'Homme à la Nature. La mondialisation et les avancées techniques éloignent l'Homme de la Nature. ►Présentation de l'histoire de la nouvelle : Le personnage d'Edolfius veut la route pour l'avenir de ses filles. L’arrivée de la route provoque une accélération du temps. Par la route, les villageois ont la possibilité d’accéder à la ville. Cette route est le symbole de la mondialisation. Mais elle est également un danger, à force de vouloir aller toujours plus vite, des accidents de voiture apparaissent. La chute est empreinte d’ironie, on a beau détesté l’asphalte, on en a besoin. Biographie de l'artiste : Sylvain TESSON est un auteur français qui nous rapelle la fragilité de notre existence face à la nature. Auteur qui voyage beaucoup. Ses voyages sont une source d'inspiration et lui permettent aussi de constater les modifications apportées par l'Homme aux paysages, à la Nature. Il préfère des déplacements à dimension humaine, c’est-à-dire sans utiliser d’engin motorisé : à pied, à cheval, à vélo. Quelques notions à retenir : Asphalte : bitume, route bitumée. Tragédie : importance du destin et de la fatalité Ironie : tonalité utilisée pour tourner en ridicule une personne, un personnage, une quête. Nouvelle : récit court avec une chute (fin surprenante). Analyse de l'oeuvre  I – De l'artificiel au naturel  Une nature peu perturbée par la mort des humains - Après l'accident retour au silence et au calme – sert de rappel implicite destiné à l'homme : la nature était là avant lui et sera toujours là. - Enfermement de l'homme dans le progrès (image/symbole des zébrures faîtes par les arbres) La destruction de l'artificiel par Edolfius - « Le drame » + utilisation du passé simple, annonce du retournement de situation - Destruction de la route, détournement du matériel, retour à la situation initiale - Accélération du récit : succession d'actions courtes qui montre l'accélération de la destruction Retour au religieux - Présence du prêtre, discours direct, métaphore démon/asphalte, Tatiana = martyre- volonté de diaboliser le progrès Les messages publicitaires utilisés de manière ironique : mis en valeur par la majuscule II – Quelle place pour l'homme dans cette quête de l'artificiel ? Tonalité tragique => mort de la jeune fille (annoncée dès le départ) - Fatalité Indices de la mort de la jeune femme donnés par le narrateur « on n’y déplorait jamais d’accident » Après le progrès, les désillusions Allitération en r => violence du bruit de la machine, personnification de la machine, hyperbole= machine effrayante/ Destructrice « Edolfius avait comparé l’asphalte à un cordon ombilical » ,l'asphalte lui aura enlevé ses filles, ironie du sort La responsabilité de chacun : « on », plus personne n'assume la volonté d'avoir l'asphalte (moment de la veillée funéraire) Oeuvres liées, références, liens  - Wall-e, de Andrew Stanton ( 2 héros à comparer : Wall-e et Edolfius ) - "il poursuivra sa croissance, sauf en ce point"  Giuseppe Penone (SVT)